Le Monastère: histoire et souvenirs d’une boîte mythique de la Route du Condroz
(EN version below)
En juin 1993, cinq ans avant ma naissance, mon parrain Tony Di Sciascio reprend Le Monastère, un club mythique de la Route du Condroz à Liège. Environ 11 ans plus tard, âgée de tout juste six ans, je pousse pour la première fois les fameuses portes métalliques aux hublots ronds de cet endroit. A l’époque, on avait pour habitude de célébrer une bonne partie des fêtes de famille entre ces murs : les baptêmes, les communions, les mariages. Pour quelques heures, la discothèque accueillait toute la famille : papa et parrain toujours derrière les platines, Gaby, mon cousin, les rejoignait parfois pour mixer quelques bons vieux CDs avec eux, et moi c’était plutôt la piste de danse que je squattais avec ma mère et mes autres cousin.e.s, bien que l’arrière du disco bar commençait à m’intriguer aussi.
Quelques années après mes premiers pas de danse au Monastère, un mercredi, mon père m’emmène visiter le club situé juste en face du bowling où l’on venait de passer l’après-midi, toujours sur cette même route du Condroz. Le lieu venait de faire faillite. Une porte était entrouverte. À l’intérieur, des ouvriers s’affairaient à décrocher du matériel. Mes quelques souvenirs de ce moment sont assez flous, mais l’endroit me captive immédiatement, avec ses hauts plafonds, son dancefloor sur deux étages, je me souviens être fascinée par ce lieu. Ce jour-là, du haut de mes 10 ans, je découvre le Millénium, cette célèbre boîte qui restera une des voisines du Monastère pendant plus de 10 ans durant les années 2000.
La Belgique, capitale de la fête dans les années 90
Mon tout premier contact avec le monde de la nightlife se fait donc à travers ces deux clubs de campagne : le Monastère et le Millénium. À l’époque, je ne le savais pas encore, mais je mettais déjà les pieds dans un véritable phénomène belge. En effet, durant les années 90, la Belgique est une des capitales de la fête en Europe. Des milliers de fêtards parcourent parfois des dizaines voire même des centaines de kilomètres chaque week-end pour sortir dans ces légendaires boîtes belges installées le long des grands axes routiers. Pas de centre-ville, pas de voisins, juste un énorme parking et des néons visibles depuis la route : ce sont les images qui persistent dans la tête des passionnés de club culture et dans la mémoire de toute une génération.
Dans cette effervescence, de nombreux clubs ouvrent ou renaissent un peu partout en Belgique. C’est durant cette période que Tony, mon parrain, tout juste 28 ans, reprend les rênes du Monastère, un dancing alors en perte de vitesse. Il lui faudra quelques temps pour relancer la machine et rouvrir tout le week-end. La première année, la piste de danse ne se remplira que les nuits du samedi au dimanche. Quelques mois plus tard, en 1994, le lieu fait salle comble tous les week-ends, à raison de plus de 700 personnes les vendredis et 1000 personnes les nuits du samedi au dimanche.
À l’époque, peu de patrons de discothèque sont aussi derrière les platines. La plupart viennent plutôt du secteur de l’Horeca me raconte-t-il. Mon parrain, lui, fait exception. Il mixe toute la nuit, chaque week-end, pendant dix ans de 1993 à 2003 avant d’être rejoint par Philippe Pirotte. Les discothèques du coin invitent peu de DJ « guests » à cette époque-là. Cette piste de danse, il la donc connaît par cœur. « Ce que le public vient chercher au Mona, il ne le trouve pas ailleurs » m’explique-t-il : une ambiance très festive, chaleureuse, avec les fameuses farandoles entre 3h et 4h du matin.
Le son du Mona
En 1996, il refait entièrement le système son avec du matos Will Audio sur mesure. L’objectif : que le son soit aussi bon au bar qu’au fond du dancefloor. « L’idée, c’était d’avoir la même ambiance absolument partout dans la boîte, que le public puisse danser là où il était. Donc on avait mis non seulement du son mais aussi des lights partout. Je voulais que toute la boîte soit une piste de danse, pour que peu importe où les gens se trouvaient ils aient leur propre piste de danse, sans devoir faire la démarche d’aller sur la piste principale » m’explique-t-il.
Cette sensibilité musicale et cette expérience du terrain il la possède déjà bien avant la reprise du Mona. En 1981 il cofonde avec mon père (Serge Di Sciascio), Luc Hoven, et quelques ami.e.s, la célèbre Radio Boix-de-Breux, une radio pirate qui émet depuis la cave d’une maison à Jupille et qui sera rachetée quelques années plus tard par Radio Contact pour devenir l’antenne liégeoise du même nom. Via ce projet, ils ont l’opportunité d’organiser plusieurs évènements et sont rapidement sollicités pour animer quelques soirées dans les dancings du centre-ville : au Palace ou au Consul par exemple. Grâce à Radio Boix-de-Breux, mon parrain se construit une culture musicale précieuse qui lui permettra, quelques années plus tard, de tenir une piste de danse pleine à craquer du côté de Nandrin, parfois jusqu’à 10 heures du matin.
La Route du Condroz : route des discothèques wallonnes
Cette piste pleine à craquer, il la doit évidemment à sa sélection musicale minutieuse mais également à la proximité des autres discothèques du coin telles que le Millénium, l’Edelweiss ou encore le Metropolis sur la route de Marche. La concurrence, selon lui, était plutôt positive : « On a eu des records qu’on n’avait jamais eu avant ! On a mieux travaillé avec le Millénium que sans » me raconte-t-il. Lors de l’ouverture du Millénium en 2001, le Monastère subit tout de même une légère baisse de fréquentation avant de connaitre quelques mois plus tard une belle remontée grâce au public qui passait souvent de boîtes en boîtes. Le public Liégeois qui sortait régulièrement du coté de Marche, au Metropolis, s’arrêtait généralement au Mona sur le trajet retour vers Liège. Une sorte de roulement était donc en place, une vague de clients quittait la piste de danse vers 3h pour laisser place à d’autres qui venaient terminer leur soirée au Monastère.
Quand les lumières s’éteignent
Pendant plus de 20 ans, le Monastère connait un engouement particulier, avec un public fidèle pendant de longues années. Jusqu’au moment où l’époque change. Dans le courant des années 2010, les discothèques vont encaisser un vrai coup dur. A cette période-là, elles vont être radicalement impactées par un réel changement de culture de la fête : la fatigue du « modèle boîte » se répand en même temps que la culture de la « pré-soirée » émerge, les jeunes se rencontrent en ligne plutôt qu’en boîte, ce qui réduit une des principales fonctions sociales des clubs, une partie de la clientèle déserte les clubs suite à la législation anti-tabac de 2009 et les festivals de musiques électronique explosent en proposant une offre plus complète et variée.
Les clubs ferment donc les uns après les autres. En 2019, mon parrain décide de remettre le Monastère à José Brumenil, qui ouvrira la « Zone 51 » quelques mois plus tard. Mais l’engouement ne reprends pas vraiment. Quand j’apprends, il y a un peu plus d’un an, que le bâtiment va être rasé, je réalise que c’est un petit morceau de cet héritage familial que l’on va perdre. Alors naît cette envie d’immortaliser ce qu’il en reste, de préserver l’histoire de cette boîte et de repousser ces grandes portes aux hublots ronds, une dernière fois, aux côtés de celui qui en fut le témoin privilégié pendant plus de 25 ans… mon parrain. Durant un peu plus d’une heure, nous revisitons ensemble ce lieu emblématique, je découvre un peu plus en détails l’histoire de cette boîte, son expérience et écoute d’une oreille attentive ses dizaines d’anecdotes en tant qu’ancien patron de cette boîte. Le Monastère, c’est un morceau de mémoire collective, et ce qui est certain c’est qu’il reste pour moi un bout de la nuit liégeoise qui continuera de briller, même sans néons.
Ce moment, Etienne Mormont l’a immortalisé en photos, je vous laisse donc avec ces quelques clichés. (photos au bas de la version EN)
Laura Di Sciascio
Avec citations de Tony Di Sciascio
EN version
Le Monastère: Stories and Memories of a Legendary Club on the Route du Condroz
June 1993, five years before I was born, my uncle Tony Di Sciascio took over Le Monastère, a legendary club on “Route du Condroz” in Liège. About 11 years later, at just six years old, I pushed open for the first time the famous metal doors with their round windows. Back then, we used to celebrate a large part of our family gatherings within these walls: baptisms, communions, weddings. For a few hours, the club became a family space: my dad and uncle were always behind the decks, my cousin, Gaby ,sometimes joined them to mix a few old CDs, and I mostly claimed the dance floor, dancing with my mom and cousins, although the dj booth was starting to pique my curiosity as well.
A few years after my first dance moves within Le Monastère, one Wednesday, my dad took me to visit the club across from the bowling alley where we’d spent the afternoon, still on the same “Route du Condroz”. The place had recently gone bankrupt. A door was slightly open, and inside, workers were busy dismantling equipment. My memories of that moment are hazy, but the place immediately captivated me with its high ceilings and two-level dance floor—I remember being fascinated. That day, at ten years old, I discovered Le Millénium, a famous club that would remain one of Le Monastère’s neighbours for more than a decade during the 2000s.
Belgium, a party capital in the ’90s
My first real introduction to nightlife came through these two countryside clubs: Le Monastère and Le Millénium. At the time, I didn’t realize it, but I was stepping into a true Belgian phenomenon. In the ’90s, Belgium was one of Europe’s party capitals. Thousands of club-goers would travel tens, sometimes even hundreds, of kilometers each weekend to party in these legendary clubs lining the main roads. No city center, no neighbours—just a huge parking lot and neon lights visible from the road. These are the images that stayed in the minds of club culture enthusiasts and in the collective memory of a generation.
Amid this excitement, many clubs opened along Belgium’s main roads. It was during this time that Tony, my uncle, just 28, took over Le Monastère, a club that had fallen on hard times. It took him a while to get things rolling and reopen for the full weekend. During the first year, the dance floor only really filled on Saturday nights. A few months later, in 1994, the club was packed every weekend, with over 700 people on Fridays and 1,000 on Saturday nights.
Back then, few club owners also spun records. Most came from the hospitality industry, he tells me. My uncle was different. He DJed all night every weekend for ten years, from 1993 to 2003, before being joined by Philippe Pirotte. Guest DJs were rare at the time. He knew every corner of the dance floor by heart. “What people come for at the Mona, they can’t find anywhere else,” he tells me—a festive, warm atmosphere with the famous conga lines between 3 a.m. and 4 a.m.
The sound of Le Mona
In 1996, he completely upgraded the sound system with custom Will Audio equipment. The goal: for the sound to be just as good at the bar as at the back of the dance floor. “The idea was to have the same vibe everywhere in the club, so people could dance wherever they were. We installed not just sound but also lights all around. I wanted the whole club to feel like a dance floor, so wherever people stood, they had their own space, without having to go to the main floor,” he explains.
He had already developed this musical sensibility and experience well before taking over the Mona. In 1981, together with my dad, and some friends, he co-founded the famous pirate radio station Radio Boix-de-Breux, broadcasting from a basement in Jupille, Liège. A few years later, it was bought by Radio Contact and became its Liège branch. Through this project, they organized several events and were quickly asked to DJ at city clubs like Le Palace or Le Consul in Liège. Thanks to Radio Boix-de-Breux, my uncle built a valuable musical knowledge that later helped him keep the Nandrin dance floor packed, sometimes until 10 a.m.
La Route du Condroz: Wallonia’s club corridor
The packed dance floor was, of course, the result of his careful music selection, but also of proximity to other local clubs like Le Millénium, Edelweiss, and Metropolis along La Route de Marche. Competition, according to him, was actually positive: “We hit records we’d never had before! We worked better with Le Millénium than without it,” he says. When Le Millénium opened in 2001, Le Monastère saw a slight drop in attendance before rebounding a few months later thanks to club-goers hopping from venue to venue. Liège locals leaving clubs in Marche, at the Metropolis, would usually stop at the Mona on the way back to Liège. A sort of rotation system emerged, with one wave leaving the dance floor around 3 a.m. and another arriving to finish the night at Le Monastère.
When the lights fade out
For over 20 years, Le Monastère enjoyed a special buzz, with a loyal crowd week-ends after week-ends. Until times changed. In the 2010s, clubs faced a real challenge. The nightlife culture was shifting: the “club model” was wearing out just as pre-drinking culture emerged, young people met online rather than in clubs, reducing one of the key social functions of the venues. Some patrons left due to the 2009 anti-smoking legislation, and electronic music festivals exploded, offering bigger, more diverse experiences. Clubs began closing one after another.
In 2019, my uncle handed Le Monastère to José Brumenil, who opened “La Zone 51” a few months later. But the excitement never fully returned. When I learned just over a year ago that the building was to be demolished, I realized we were about to lose an important piece of this family legacy. That’s when I felt the urge to capture what remained, to preserve the club’s history, and push open those large metal doors with round windows one last time, alongside the man who witnessed it all for more than 25 years… my uncle.
For over an hour, we revisited this iconic space together. I learned more details about the club, listened closely to his dozens of stories as a former owner. Le Monastère is a piece of collective memory, and for me, it remains a slice of Liège’s nightlife that will keep shining, even without neon lights.
This moment was captured in photos by Etienne Mormont, and I leave you with a few of them.
Laura Di Sciascio
With quotes from Tony Di Sciascio





















